Le présent article présente les résultats empiriques d'une enquête de terrain menée auprès de la communauté Luba du Kasaï (RDC) sur les perceptions intergénérationnelles des technologies numériques et de l'intelligence artificielle (IA). À partir d'une méthodologie qualitative combinant entretiens semi-directifs approfondis (79 participants), focus groups intergénérationnels, observation participante et ethnographie numérique, l'étude met en lumière un clivage générationnel structurant. D'un côté, les anciens (42 participants) expriment une vigilance éthique face à l'IA, une préoccupation profonde pour la préservation des langues et des savoirs ancestraux, une crainte de désacralisation des rites, et une aspiration à une technologie encadrée qui servirait la transmission culturelle. Leurs discours témoignent d'une conscience aiguë des transformations culturelles en cours et des risques de fragmentation identitaire. De l'autre côté, les jeunes (37 participants) développent un rapport pragmatique et ambivalent au numérique : ils en font un usage intensif pour la communication, l'information et les activités économiques, tout en manifestant une conscience réflexive des risques d'uniformisation culturelle et de dépendance technologique. Leur aspiration à une IA décolonisée, ancrée dans la langue tshiluba et les valeurs communautaires (ubuntu), constitue l'un des résultats les plus saillants. L'analyse transversale révèle également la productivité des malentendus intergénérationnels comme sources de créativité culturelle, ainsi que l'émergence de "voies de sortie" co-construites par les participants (archives numériques interactives, assistants en tshiluba, programmes éducatifs, filtres culturels). L'article contribue ainsi à une compréhension fine des dynamiques de transformation culturelle à l'œuvre dans les sociétés africaines confrontées à la double injonction de la modernité technologique et de la préservation identitaire.